LA CHASSE AU PHOQUE

                  (traduit de l’italien)

 

 

Deux jours plus tard Paul et Akulak m'invitent à leur partie de chasse. On embarque les munitions, les fusils, des réservoirs d'essence supplémentaire en quantité suffisante pour vingt-quatre heures pour des raisons de sécurité, un réchaud à pétrole, des vivres. Pas de tente puisqu'on part pour une seule journée. Et nous voici en mer. L'embarcation est longue de quelque cinq mètres, large un mètre et est poussée par un moteur hors-bord ; elle rappelle la frêle barque de jadis mais de celle-ci ne garde donc  que les dimensions et la forme.

Nous naviguons pour bien des heures. Paul et Akulak scrutent la mer, mais pas de phoques en vue. Puis, tout à coup, voici qu'apparaît au loin une minuscule tache noire: c'est bien la tête d'un phoque sorti de l'eau pour respirer. Akulak tire immédiatement des coups de fusil pour effrayer l'animal et l'obliger ainsi à s'immerger. De cette façon le phoque n'aura pas le temps de renouveler complètement l'air de ses poumons et devra par conséquence refaire surface très vite. Entre-temps Paul et Akulak dirigent leur proue vers le point où ils supposent que le phoque va surgir. Paul est au gouvernail, très attentif; Akulak à proue, debout, son fusil prêt à tirer. Et voici que la petite tête réapparaît, beaucoup plus proche, mais en une direction bien différente de la nôtre. Paul vire brusquement, Akulak, essaye de bien viser, mais le phoque a aperçu notre présence et plonge aussitôt.  On tourne autour du point d'immersion dans l'attente que la proie émerge, mais en vain: elle s'est bel et bien enfuie.

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Quelque temps après nous entrons dans une petite baie et nous gagnons le rivage pour nous y arrêter et nous reposer un peu. Paul et Akulak grimpent avec précaution aux flancs d'une colline. Une fois au sommet ils s'allongent par terre, leurs fusils pointés en avant. Quelques instants, puis deux coups partent simultanément. Ils se lèvent, courent, disparaissent à ma vue. Ils réapparaissent peu après portant chacun un lapin blanc.

 Quelques moments encore de repos; puis on remonte sur la barque et on reprend la poursuite aux phoques. Une petite tête noire apparaît bientôt; Akulak tire; la petite tête disparaît. Elle surgit à nouveau une minute et demie après, mais derrière nous. Akulak tire et aussitôt le phoque n'est plus là. On croise là où il a disparu. Deux minutes et voilà qu'il perce la surface de la mer très loin de nous. Paul met tous les gaz au moteur qui commence à rugir tel un lion enragé. Les visages de Paul et Akulak sont crispés par la tension , par la volonté qui veut aider le moteur à faire avancer la barque plus vite encore. On s'est approché du phoque qui est toujours hors de l'eau. Akulak va tirer et...plouff! Trop tard! Le phoque a plongé. Il a eu tout le temps de remplir ses poumons d'air frais. Il pourra donc rester longtemps caché sous l'eau et s'éloigner définitivement. Les phoques en effet émergent, généralement, toutes les trois-quatre minutes pour respirer, mais en cas de danger ils peuvent rester immergés pour des périodes bien plus longues: de vingt minutes environ.

 

La chasse continue. Il fait très froid, le ciel est couvert et la mer est légèrement houleuse. L'embarcation, plutôt rapide, sautille sur la surface froncée de l'eau et la navigation n'est pas confortable du tout. Nous nous insérons dans un fiord où les nuages sont très bas: il pleut. Nous abandonnons vite ce fiord. C'est déjà depuis un bon moment que nous n'avons rien remarqué: toujours pas de points noirs, toujours pas de phoques à l'horizon! La mer est maintenant parsemée d'énormes ice-bergs très impressionnants par la taille et les formes, et d’une multitude de grosses plaques de glace affleurant à peine : il faut faire attention pour ne pas les heurter  mais il n'est pas possible de les éviter toutes: un bruit alarmant alors me met sous tension et le choc m'effraye. Paul me regarde, aperçoit mon expression d'épouvante, me sourit et me rassure: « ce n'est rien de grave! »

Peu après  - nous sommes en mer depuis plus de six heures - nous cherchons un rivage et y abordons. Akulak allume le réchaud et prépare le thé et nous sert des biscuits et de la confiture. Une heure plus tard nous repartons. Les deux chasseurs lancent leurs regards au lointain sur la mer. Une tête noire surgit soudain tout près de nous mais plonge immédiatement. Akulak charge son fusil et Paul exécute d'amples cercles avec la mince barque et trois minutes plus tard nous apercevons à nouveau un tout petit point noir très éloigné de nous. Nous essayons de nous en approcher, mais voilà qu'il n'est plus là. Nous attendons qu'il réapparaisse, mais rien n'arrive.

 Deux longues heures se sont écoulées sans qu'aucun phoque ne se soit montré, et voici devant nous une énorme table de glace flottant tranquillement. Paul s'y dirige. Qu'est-ce qu'il va faire? je me demande, surpris et préoccupé. Il ne va tout de même pas aborder sur cette glace! Mais si, c'est bien cela, nous y abordons. Akulak descend le premier, plante son harpon dans la glace et y amarre la barque. Paul descend ensuite et m'aide à mettre pied à mon tour sur cet iceberg. Akulak taille avec la pointe de son couteau des glaçons qu'il met dans une petite casserole à chauffer sur le réchaud à pétrole: bientôt le thé est prêt. Paul, de son côté, en profite pour vider un petit bidon d'essence dans le réservoir du moteur. Moi, par contre, je suis complètement immergé dans l'admiration du paysage: la mer, les icebergs, les montagnes au lointain, tout se colore de tonalités extrêmement délicates. Paul s'approche de moi et me dit:

- "Beau, n'est-ce pas!"

-"Très beau!" je lui réponds.

 

Nous repartons. Les phoques semblent être tous disparus. C'est du moins ce que dit Akulak à Paul, et il sourit. Au lieu d'être fou de rage contre le mauvais sort, il sourit! Oh! voici un phoque. Akulak en quelques instants prend le fusil, le charge et tire. La tête noire disparaît comme la foudre. Elle réapparaît quelques secondes après, mais toujours lointaine. Paul s'efforce de s'approcher, mais le phoque s'engouffre, et cette fois on ne le reverra plus. Et on continue la recherche. Soudain, un groupe de plusieurs phoques jaillit droit devant nous. Ils nagent dans la même direction que nous et n'ont donc pas pu sentir notre présence derrière eux. Nous nous en approchons rapidement. Akulak tire: du sang se mêle à l'eau, les phoques s'enfoncent vers les abîmes de la mer. Paul s'arrête sur l'énorme tache rouge. Akulak est prêt avec son harpon à le planter dans la chair du phoque blessé, dès qu'il fera surface. Les secondes s'écoulent mais rien ne se passe. Paul et Akulak attendent encore, regardent au lointain, mais toujours rien. Bizarre! Cela arrive très rarement, mais le phoque mortellement blessé a dû certainement sombrer! Akulak tourne son regard vers moi, hausse les épaules, et sourit. On repart. On se dirige vers la maison que nous gagnons quelques heures après

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Il est deux heures du matin mais, bien entendu, il fait toujours clair. Les douze heures de notre excursion semblent s’être envolées en un clin d’oeuil. Les gens accourent vers nous, et nous aident à pousser la barque sur le rivage. Tous me demandent si je suis fatigué.

 

-« Es-tu heureux, Sam? »

-« Oui, cela a été magnifique! »

 

 

Hors texte :

 

Si les deux chasseurs avaient été plus chanceux, une fois à terre, ils auraient découpé pour eux des morceaux de viande de leur choix ; le reste aurait été mis à la disposition des autres .  Une coutume ancestrale qui se perpétue.

Les Inuit sont fort tributaires des mammifères marins : ceux-ci leur apportent non seulement les protéines nécessaires, mais aussi ces vitamines que nous recevons de fruits et légumes, absents dans le monde polaire. La chasse donc chez les Inuit est une nécessité de survie, et non pas un sport. Mais c’est pour eux un moment d’énorme bonheur, malgré les dangers,  comme le montrent d’UVAVNUK  ci-dessous et  partiellement cités dans le diaporama ,  car ils sont en complète communion avec leur terre. Et dans l’esprit des Inuit, la terre et la mer forment une unité indissociable :

 

La vaste mer m’a emporté.

Elle m’a entraîné à la dérive

Et je flotte comme une herbe

Sur la rivière.

La voûte du ciel

Et la puissance des tempêtes m’entourent,

Et je suis tremblant de joie

 

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